Du Fléau à la Fortune : La Révolution Verte de Ganvié
Au cœur du lac Nokoué, dans la paisible cité lacustre de Ganvié, une révolution silencieuse s’opère depuis plus d’une décennie. Agnès Kpakpo, présidente de la coopérative Togblé Tognon, incarne cette transformation remarquable qui fait d’un fléau environnemental une solution économique et écologique durable.
La jacinthe d’eau (Eichhornia crassipes), cette plante aquatique aux fleurs violettes trompeusement belles, figure parmi les 100 espèces les plus envahissantes au monde selon l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature. Jeune Afrique souligne que plus d’une vingtaine de pays africains sont concernés par cette invasion dévastatrice, du lac Naivasha au Kenya au lac Nokoué au Bénin.
Un Défi Environnemental Majeur
Sur le lac Nokoué, la prolifération de cette plante exotique originaire d’Amérique du Sud créé des problèmes multiples et complexes. Comme l’explique Joséa Dossou-Bodjrènou, directeur exécutif de l’ONG Nature Tropicale : « Lorsque la jacinthe couvre tout le plan d’eau, ça crée des problèmes pour l’oxygénation de l’eau. Les poissons n’arrivent pas à bien respirer. »
Les conséquences sont dramatiques pour la communauté de Ganvié :
- Navigation entravée : Les trajets en pirogue passent de 20 minutes à plus d’une heure
- Pêche compromise : L’activité principale des 37 000 habitants devient impossible
- Biodiversité menacée : L’eutrophisation prive l’écosystème aquatique d’oxygène
- Envasement accéléré : La décomposition de la plante contribue à la sédimentation du lac
La Genèse d’une Innovation Sociale
C’est dans ce contexte difficile que naît en 2010 la coopérative « Togblé Tognon », un nom qui résume à lui seul la philosophie du projet. En langue fon, cela signifie littéralement « le pays va mal, le pays se développe » – une vision qui consiste à transformer les problèmes en opportunités.
Tout commence avec six femmes courageuses qui décident de suivre une formation du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) sur la transformation de la jacinthe d’eau en produits artisanaux. Cette formation de deux mois va changer le destin de toute une communauté.
Aujourd’hui, la coopérative compte 52 femmes dont une trentaine de permanentes et des saisonnières. Leur processus de transformation, méticuleusement maîtrisé, comprend quatre étapes essentielles :
- La cueillette (septembre à janvier) : À bord de pirogues, armées de couteaux, les femmes récoltent la jacinthe sur le lac
- La préparation : Les tiges sont coupées et lavées à l’eau savonneuse
- Le séchage : Quatre semaines minimum pour obtenir des fibres résistantes
- Le tissage : L’art ancestral de la vannerie transforme les fibres en objets utiles et beaux
Un Modèle d’Économie Circulaire Africaine
L’approche de Togblé Tognon s’inscrit parfaitement dans les tendances de l’économie circulaire qui se développent à travers l’Afrique. Selon Ecobiotech Environnement, « ce modèle économique, basé sur les principes de réduction, de réutilisation et de recyclage, permet de minimiser la production de déchets, de préserver les ressources naturelles et de créer de la valeur ajoutée. »
Les créations de la coopérative – paniers, sacs, chapeaux, éventails, sous-plats, cache-pots et même mobilier sur mesure – représentent une alternative 100% biodégradable aux produits manufacturés. Chaque pièce vendue contribue à :
- Retirer plusieurs kilos de jacinthe du lac
- Améliorer l’oxygénation de l’eau
- Faciliter la navigation et la pêche
- Préserver la biodiversité aquatique
Une Innovation qui Inspire l’Afrique
Le modèle de Togblé Tognon n’est pas isolé sur le continent. Au Kenya, l’entreprise HyaPak transforme la jacinthe en sachets biodégradables pour remplacer les emballages plastiques interdits. Au Bénin même, Green Keeper Africa développe des fibres dépolluantes capables d’absorber jusqu’à dix fois leur poids en hydrocarbures.
Ces initiatives illustrent parfaitement ce que les experts appellent la « révolution de l’économie circulaire en Afrique », où les déchets et nuisances deviennent des ressources valorisables.
Reconnaissance Institutionnelle et Défis
Le travail remarquable de la coopérative a attiré l’attention des plus hautes instances. En octobre 2020, la ministre béninoise de l’Industrie et du Commerce, Shadiya Assouman, a visité l’atelier et déclaré : « Quand on voit comment vous avez dompté la nature et votre ennemi qui est la jacinthe d’eau, je vous dis simplement bravo. »
Cette reconnaissance s’accompagne d’un soutien concret du Secrétariat National du Cadre Intégré Renforcé (SNCIR) : formations, barques motorisées, équipement informatique et matériel de cueillette.
Cependant, des défis persistent :
- Infrastructure : Besoin d’aires de séchage couvertes pour ne plus dépendre des aléas climatiques
- Équipement : Plus de pirogues nécessaires pour augmenter la capacité de cueillette
- Commercialisation : Développement des circuits de vente nationaux et internationaux
- Formation : Transmission des savoir-faire aux nouvelles générations
L’Avenir de l’Innovation Écologique Africaine
L’expérience de Togblé Tognon démontre que l’Afrique peut être à l’avant-garde de l’innovation environnementale. Comme le souligne le Réseau pour la biodiversité et les services écosystémiques, ces initiatives créent de nombreuses « opportunités économiques liées à la transformation d’espèces envahissantes en produits de valeur », tout en contribuant à la préservation des écosystèmes.
Le modèle développé à Ganvié offre des leçons précieuses pour d’autres communautés africaines confrontées à des défis environnementaux similaires. Il prouve qu’avec de l’ingéniosité, de la formation et un soutien adapté, les communautés locales peuvent devenir les actrices de leur propre développement durable.
En transformant la jacinthe d’eau en créations artisanales, les femmes de Togblé Tognon ne se contentent pas de résoudre un problème environnemental. Elles réinventent la relation entre l’homme et la nature, démontrant que la solution aux défis écologiques de l’Afrique réside souvent dans la sagesse et l’innovation de ses communautés.
