Ganvié, Patrimoine Vivant et Tourisme Durable – La Renaissance de la Venise d’Afrique

Un Patrimoine Lacustre Unique au Monde

Sur les eaux paisibles du lac Nokoué, à 25 kilomètres au nord de Cotonou, se dresse un prodige architectural et culturel : Ganvié, la plus grande cité lacustre vernaculaire d’Afrique de l’Ouest. Avec ses 3 000 à 5 000 habitations sur pilotis s’étendant sur près de 20 km², cette cité tricentenaire abrite aujourd’hui plus de 37 000 habitants qui ont fait de l’eau leur territoire de vie.

Inscrite sur la liste indicative de l’UNESCO depuis 1996, Ganvié force l’admiration par son originalité architecturale et son mode de vie unique. Mais derrière cette façade touristique se cache une réalité complexe : celle d’une communauté en pleine mutation qui tente de préserver son authenticité tout en s’adaptant aux défis du XXIe siècle.

Une Histoire de Résistance et d’Adaptation

L’histoire de Ganvié remonte au XVIIe siècle et s’enracine dans l’une des pages les plus sombres de l’humanité : la traite des êtres humains. Comme l’explique The Conversation« le processus ethnoculturel qui a mené à la naissance de Ganvié remonte au 17e siècle et s’identifie aux migrations forcées engendrées par le commerce triangulaire. »

Face aux raids esclavagistes du puissant royaume du Dahomey, les peuples Tofinu (littéralement « hommes de l’eau ») trouvèrent refuge sur ce lac, sachant que leurs poursuivants ne pouvaient les suivre sur l’eau pour des raisons religieuses. Ainsi naquit Ganvié, dont le nom signifie « nous avons survécu » en langue fon.

Cette origine douloureuse mais porteuse d’espoir fait écho au nom même de la coopérative Togblé Tognon : « le pays va mal, le pays se développe ». Une philosophie de résilience qui traverse les siècles et continue d’inspirer les habitants de cette cité extraordinaire.

Un Écosystème Touristique Fragile

Aujourd’hui, Ganvié attire des milliers de visiteurs chaque année, séduits par ce mode de vie lacustre unique. Les touristes viennent découvrir :

  • L’architecture sur pilotis : Maisons, école, marché, église, tout flotte harmonieusement
  • Les activités traditionnelles : Pêche, aquaculture, artisanat
  • La navigation en pirogue : Seul moyen de transport dans la cité
  • L’artisanat local : Notamment les créations de la coopérative Togblé Tognon

Cependant, ce tourisme reste largement informel et peu structuré. La pandémie de COVID-19 a cruellement révélé cette fragilité : « Depuis l’avènement du Covid-19, le nombre de visiteurs étrangers de Ganvié, la Venise d’Afrique, a baissé », témoigne Agnès Kpakpo.

L’Émergence d’un Tourisme Communautaire

C’est dans ce contexte que les initiatives comme celle de Togblé Tognon prennent tout leur sens. La coopérative ne se contente pas de produire des objets artisanaux ; elle développe un véritable écosystème de tourisme communautaire qui :

Valorise le patrimoine vivant : Les visiteurs découvrent non seulement les techniques de transformation de la jacinthe, mais aussi l’histoire et la culture tofinu à travers les témoignages des artisanes.

Génère des revenus directs : Chaque achat soutient immédiatement les 52 familles de la coopérative, créant un cercle vertueux économique.

Préserve l’environnement : La transformation de la jacinthe d’eau contribue directement à la préservation du lac Nokoué, écosystème vital pour toute la communauté.

Transmet les savoir-faire : Les démonstrations de vannerie permettent la transmission des techniques ancestrales aux nouvelles générations.

Les Défis de la Modernisation

Comme le souligne l’étude de The Conversation, Ganvié traverse une période de transformations profondes qui questionnent son authenticité. L’accroissement démographique, l’introduction de matériaux modernes (tôle, ciment) et la pression environnementale modifient progressivement le paysage traditionnel.

Les défis sont multiples :

  • Architecture : Remplacement progressif des matériaux végétaux traditionnels
  • Démographie : Population passée de 10 684 habitants en 1984 à plus de 37 000 aujourd’hui
  • Environnement : Pollution croissante du lac et raréfaction des ressources halieutiques
  • Économie : Diversification nécessaire des activités face à la baisse des revenus de la pêche

Un Modèle pour le Tourisme Durable Africain

L’approche développée par Togblé Tognon s’inspire des meilleures pratiques du tourisme durable telles que définies par la Charte Africaine de Tourisme Durable et Responsable qui recommande de :

  1. Préserver et promouvoir le patrimoine culturel local matériel et immatériel
  2. Sensibiliser les différents acteurs et intervenants dans le tourisme
  3. Impliquer les communautés locales dans le développement touristique
  4. Respecter l’environnement et contribuer à sa préservation

Cette approche communautaire place les habitants au centre du développement touristique. Comme le souligne une étude récente sur le tourisme durable en Afrique : « Le tourisme durable place les communautés locales au centre de son développement. Cela signifie les impliquer dans la prise de décision, leur assurer une part équitable des bénéfices et respecter leurs droits et traditions. »

Innovation Numérique et Promotion

Un aspect remarquable de l’évolution de Togblé Tognon réside dans son adaptation aux outils numériques. Announ Hadjagoun, fils d’Agnès Kpakpo et sérigraphe basé à Cotonou, a créé dès 2017 un compte Facebook pour promouvoir les créations de sa mère. Cette initiative simple mais efficace a permis d’élargir considérablement la clientèle de la coopérative.

« J’ai constaté qu’il y a des personnes qui font la publicité de leurs articles sur les réseaux sociaux. Moi aussi j’ai commencé à le faire et ça prend petitement », explique-t-il. Cette stratégie digitale illustre parfaitement comment les communautés traditionnelles peuvent s’approprier les nouveaux outils de communication pour valoriser leur patrimoine.

Vers une Reconnaissance Internationale

Le potentiel de Ganvié en matière de tourisme durable ne passe pas inaperçu des institutions internationales. L’Agence Française de Développement (AFD) accompagne déjà des projets de développement dans la cité lacustre, consciente de l’enjeu patrimonial que représente ce site unique.

Cependant, comme le met en garde The Conversation« l’Unesco met en garde contre un possible retrait de Ganvié de la liste indicative du patrimoine mondial » si les transformations en cours ne sont pas maîtrisées.

L’Avenir du Patrimoine Lacustre

L’expérience de la coopérative Togblé Tognon offre une voie prometteuse pour concilier préservation du patrimoine et développement économique. En transformant un défi environnemental en opportunité touristique et artisanale, elle démontre que les communautés locales peuvent être les meilleures gardiennes de leur patrimoine.

Pour que ce modèle se pérennise et inspire d’autres sites africains, plusieurs conditions doivent être réunies :

  • Soutien institutionnel renforcé pour l’infrastructure et la formation
  • Certification touristique garantissant la qualité et l’authenticité des expériences
  • Partenariats internationaux pour la promotion et la commercialisation
  • Éducation environnementale pour sensibiliser visiteurs et habitants

Ganvié et sa coopérative Togblé Tognon incarnent l’avenir du tourisme africain : authentique, communautaire, durable et innovant. Un modèle où le patrimoine n’est pas un simple décor touristique mais une ressource vivante qui nourrit et fait vivre toute une communauté.

En visitant Ganvié et en soutenant les créations de Togblé Tognon, les voyageurs ne font pas que découvrir un site exceptionnel. Ils participent activement à la préservation d’un patrimoine unique et au développement durable d’une communauté extraordinaire qui, depuis trois siècles, a fait de l’adaptation et de la résilience ses marques de fabrique.

Partager :

❤️