Les Femmes, Moteur de l’Économie Africaine
En Afrique, 26% des femmes en âge de travailler se lancent dans la création d’entreprises, un taux remarquable qui dépasse largement celui de la France (5%) selon Fadev. Cette dynamique entrepreneuriale féminine trouve une illustration parfaite dans l’histoire de la coopérative Togblé Tognon, où 52 femmes ont transformé leur quotidien et celui de leurs familles grâce à l’innovation et à la solidarité.
Agnès Kpakpo et ses collègues incarnent cette nouvelle génération d’entrepreneures africaines qui conjuguent tradition et modernité, développement économique et préservation environnementale, autonomisation individuelle et renforcement communautaire.
De la Survie à l’Autonomisation
L’histoire de Togblé Tognon illustre parfaitement la transition que vivent de nombreuses femmes africaines : du statut de dépendantes économiques à celui d’entrepreneures autonomes. Avant la création de la coopérative, la réalité était celle décrite par Fina Hadjagoun : « Dans notre communauté, nos maris sont pour la plupart des pêcheurs. Quand ils rentrent avec du poisson, ce sont les femmes qui se débrouillent pour trouver le reste pour nourrir toute la famille. »
Cette situation, loin d’être unique à Ganvié, reflète la condition de millions de femmes africaines qui assurent la sécurité alimentaire et le bien-être familial avec des moyens limités. Comme le souligne la Banque Mondiale, « en Afrique, les femmes entrepreneures ont tendance à se cantonner aux secteurs traditionnellement féminins non pas par manque de compétences » mais souvent par manque d’opportunités et de soutien adapté.
Le Pouvoir Transformateur des Coopératives
Le modèle coopératif choisi par les femmes de Ganvié n’est pas anodin. Les coopératives offrent un cadre particulièrement adapté à l’entrepreneuriat féminin en Afrique car elles permettent :
La mutualisation des risques : Ensemble, les femmes peuvent affronter les défis que chacune ne pourrait surmonter seule.
Le partage des savoirs : Les techniques de transformation de la jacinthe se transmettent et s’améliorent collectivement.
La force de négociation : Groupées, elles obtiennent de meilleurs prix pour leurs matières premières et leurs produits finis.
Le soutien mutuel : Dans les moments difficiles, la solidarité du groupe apporte résilience et motivation.
Comme l’explique une étude de la revue IPME : « Les coopératives jouent un rôle fondamental dans l’émancipation des femmes. En leur offrant un cadre pour développer leurs activités économiques, elles contribuent à leur autonomisation financière et sociale. »
Impact Économique Concret
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis 2010, la coopérative Togblé Tognon a permis à ses membres de :
- Scolariser leurs enfants : Plusieurs témoignages attestent de la contribution des mères aux frais scolaires
- Améliorer l’habitat familial : Investissements dans l’amélioration des conditions de vie
- Diversifier les revenus : Réduction de la dépendance à la pêche, activité aléatoire
- Constituer une épargne : Sécurisation financière des foyers
Sènavè Houngbo, mère de 6 enfants, témoigne : « En 2021, j’ai pu inscrire mon fils en 6ème après son admission au CEP grâce à ce que je gagne. J’ai même préparé le trousseau de mon dernier bébé grâce aux revenus de cette activité. »
Ces témoignages illustrent ce que les économistes appellent l’effet multiplicateur de l’entrepreneuriat féminin : quand une femme améliore ses revenus, c’est toute sa famille et sa communauté qui en bénéficient.
Innovation et Adaptation Technologique
Contrairement aux idées reçues, les entrepreneures africaines font preuve d’une remarquable capacité d’adaptation technologique. L’exemple d’Announ Hadjagoun, qui a créé en 2017 une présence Facebook pour promouvoir les créations de sa mère, illustre cette appropriation naturelle des outils numériques.
« J’ai constaté qu’il y a des personnes qui font la publicité de leurs articles sur les réseaux sociaux. Moi aussi j’ai commencé à le faire et ça prend petitement », explique ce jeune sérigraphe. Cette initiative simple mais efficace a considérablement élargi la clientèle de la coopérative, démontrant comment les femmes entrepreneures s’appuient sur leurs réseaux familiaux pour innover.
Cette tendance reflète une réalité plus large : selon Big Média BPI France, « l’Afrique est en pleine effervescence économique, les femmes émergent comme des actrices incontournables de l’entrepreneuriat », notamment grâce à leur maîtrise croissante des outils numériques.
Le Soutien Institutionnel, Catalyseur de Succès
Le succès de Togblé Tognon ne serait pas possible sans un écosystème de soutien adapté. Plusieurs acteurs ont joué un rôle déterminant :
Le PNUD : Formation initiale de deux mois en 2010 qui a posé les bases techniques
Le SNCIR : Soutien matériel (barques motorisées, équipement informatique) et formations complémentaires
Le Ministère béninois : Reconnaissance officielle avec la visite ministérielle de 2020
Les ONG locales : Accompagnement technique et commercial
Cette approche multi-acteurs correspond aux recommandations des experts internationaux. L’Organisation Internationale du Travail souligne lors du Forum africain de l’économie sociale et solidaire 2024 l’importance de « mobiliser des acteurs publics, privés et de la société civile pour créer un environnement favorable à l’entrepreneuriat féminin. »
Les Défis Persistants
Malgré ces succès, les femmes de Togblé Tognon font face à des défis significatifs qui reflètent les obstacles généraux à l’entrepreneuriat féminin en Afrique :
Infrastructures défaillantes : Manque d’aires de séchage couvertes, équipement de transport insuffisant
Accès limité aux marchés : Difficultés de commercialisation au-delà du marché local
Formation technique : Besoin de perfectionnement des techniques artisanales
Financement : Accès limité au crédit pour développer les activités
Ces défis ne sont pas uniques au Bénin. Une étude sur l’entrepreneuriat féminin africain confirme que « l’entrepreneuriat féminin est une source non négligeable de croissance économique insuffisamment exploitée » en raison de ces obstacles structurels.
Un Modèle d’Inspiration Continentale
L’expérience de Togblé Tognon résonne avec de nombreuses initiatives similaires à travers l’Afrique. Au Sénégal, The Conversation documente comment « la vannerie est un moyen d’inclusion financière » pour les femmes rurales.
Au Maroc, les coopératives féminines font partie intégrante de l’économie sociale et solidaire nationale. En Côte d’Ivoire, des programmes de formation sensibilisent les femmes entrepreneures aux pratiques de l’innovation sociale.
Ces exemples illustrent une tendance continentale : l’émergence d’un entrepreneuriat féminin africain qui combine innovation, tradition et impact social.
L’Effet Générationnel
Un aspect particulièrement remarquable de l’histoire de Togblé Tognon réside dans son impact générationnel. Les enfants des coopératrices, comme Announ Hadjagoun, deviennent des ambassadeurs et des innovateurs pour l’entreprise familiale. Cette transmission intergénérationnelle assure non seulement la pérennité du projet mais aussi son évolution vers de nouveaux horizons.
Announ témoigne avec fierté : « Grâce à cette activité, ma mère contribue convenablement aux dépenses familiales et est autonome. En plus d’y tirer l’essentiel de ses revenus, elle est membre de plusieurs organisations qui militent pour l’autonomisation des femmes au Bénin. »
Vers un Écosystème d’Entrepreneuriat Féminin
L’ambition d’Agnès Kpakpo dépasse désormais les frontières de Ganvié. En tant que membre de plusieurs organisations militant pour l’autonomisation des femmes au Bénin, elle contribue à créer un véritable écosystème d’entrepreneuriat féminin qui pourrait inspirer d’autres communautés.
Les ingrédients de ce succès sont désormais identifiés :
- Formation technique adaptée aux ressources locales
- Organisation collective pour mutualiser les forces
- Innovation environnementale créatrice de valeur
- Soutien institutionnel multi-niveaux
- Appropriation technologique pour élargir les marchés
- Transmission intergénérationnelle pour assurer la pérennité
Les Leçons pour l’Avenir
L’histoire de Togblé Tognon offre des enseignements précieux pour les politiques de développement en Afrique :
- L’importance de partir des ressources locales : La transformation de la jacinthe d’eau valorise une ressource disponible et abondante
- Le pouvoir du collectif : L’organisation coopérative démultiplie les capacités individuelles
- L’innovation peut être simple : Pas besoin de haute technologie pour créer de la valeur
- L’environnement peut être un levier économique : La protection de l’écosystème génère des revenus
- La formation est un investissement rentable : Deux mois de formation ont transformé des vies durablement
- Le soutien institutionnel doit être diversifié : Technique, matériel, commercial et financier
Comme le conclut une étude récente sur l’autonomisation économique des femmes : « L’intérêt de ce projet est de faire en sorte que les femmes, regroupées en coopérative, puissent avoir une plus grande force de négociation » et devenir les actrices de leur propre développement.
L’aventure de Togblé Tognon n’est pas seulement celle de 52 femmes qui ont transformé leur quotidien. C’est l’histoire d’un modèle d’entrepreneuriat féminin africain qui conjugue tradition et innovation, développement économique et préservation environnementale, autonomisation individuelle et renforcement communautaire. Un modèle qui inspire et trace la voie vers un avenir où les femmes africaines seront pleinement reconnues comme les moteurs du développement durable du continent.
